La familia elegida

Chiachio & Giannone
12
September
>
31
October
2026
Dossier de presseVues de l'expoVidéo

Bendana | Pinel Art Contemporain a le plaisir de présenter « La familia elegida », première exposition personnelle de Chiachio & Giannone à la galerie.

Les œuvres cousues et brodées de Chiachio & Giannone comportent une pensée intersectionnelle. Dans le sillage du slogan féministe « le personnel est politique », les deux artistes font de l’autoreprésentation un acte militant et de la domesticité un espace de fierté. Depuis 2003, ils réalisent des autoportraits, en duo et, plus rarement, en solo. Ils y situent ainsi leurs existences : deux hommes queer, amoureux, argentins, artistes, passionnés par le jardinage, par une histoire de l’art interculturelle et transtemporale ; ils sont aussi les heureux membres d’une famille interespèces. Ils ont fait le choix de travailler avec des aiguilles, une machine à coudre, des tissus recyclés, des teintures et du fil. Chaque millimètre de leurs œuvres témoigne d’un engagement inconditionnel à partager un espace de représentation singulièrement nécessaire.

La notion de famille choisie nourrit leur pratique artistique. Chiachio & Giannone brodent leur quotidien, enrichi de leurs inspirations, de leurs rencontres (végétales, artistiques, techniques), de leurs rêves, fantaisies et fantasmes. Ils se représentent ainsi souvent avec Piolin, Chicha et La Dorado, trois teckels, espèces compagnes adorées. Les autoportraits sont aussi des portraits de famille interespèces, où les êtres humains et plus-qu’humains sont liés par l’amour, la tendresse et l’affection. Ce sont également des portraits de famille politiques, puisqu’ils ne correspondent en rien aux attentes d’un système patriarcal et hétéronormé. Deux personnes du même genre font famille avec trois chiens, pensés comme leurs enfants. Les mots de Donna Haraway résonnent ici : « Make kin, not babies ». Le terme anglophone « kin » ne trouve pas de traduction pleinement satisfaisante en français : parent, parentèle ou encore proche. « Faites des parentés, pas des bébés. » Il est ici question d’une famille pensée de manière déconstruite, libre et élargie. Chiachio & Giannone se représentent depuis plus de vingt ans, tout comme ils représentent les chiens qui ont vécu et vivent avec eux. Ils entretiennent un rapport au temps long, au sein duquel les corps humains et plus-qu’humains évoluent et vieillissent : les pelages blanchissent comme les cheveux et les barbes. La question de l’âge est importante. Dans un imaginaire collectif construit à partir de stéréotypes, les corps queer sont jeunes, valides et festifs. Chiachio & Giannone se présentent tels qu’ils sont, fiers de leurs histoires respectives ainsi que de leurs expériences de vie, individuelles et communes.

Ce rapport au temps long se retrouve également dans les alliances artistiques et culturelles qui émergent de leurs réflexions, rencontres et recherches. Lorsqu’ils effectuent une résidence au Transpalette à Bourges en 2022, ils visitent presque quotidiennement la cathédrale de la ville.1 Ils sont fascinés par les vitraux : les couleurs, les lumières et les dessins formés par les barres de plomb reliant les fragments de verre. Ils en réalisent des relevés dessinés ainsi que des motifs inspirés des jonctions entre ces barres.

Ce travail d’observation leur permet d’établir un lien entre ces dessins et le mouvement artistique argentin Madi.2 Plus particulièrement, ils s’intéressent à l’œuvre de Yente (Eugenia Crenovich), née en 1905 et décédée en 1990. Dans un esprit de répétition et de mémoire, ils mettent en relation ces deux sources d’inspiration. Le dessin final est ensuite travaillé à l’aide de fils colorés afin de créer des camaïeux. Chiachio & Giannone avaient également à l’esprit les peintures de la cathédrale de Rouen réalisées par Claude Monet (1840-1926). Les broderies sont superposées à des fragments de tapisseries glanés lors de leur résidence en France puis à leur retour à Buenos Aires. « Il s’agit de tapisseries tissées à la machine datant du XIXe siècle, de l’époque où Joseph Jacquard a inventé le système de fils de chaîne en créant une machine adaptée au métier à tisser, fonctionnant à l’aide de cartons perforés et sélectionnant automatiquement les fils à travailler à chaque passage. »3  Ces tissus sont chargés de représentations paysagères et végétales faisant écho à leur expérience berruyère. Les fragments de tapisserie sont eux-mêmes partiellement recouverts de sérigraphies colorées faisant référence aux transformations lumineuses observées dans la cathédrale. Les œuvres sont ainsi pensées à partir de couches de références et de techniques.

Ces alliances de formes, d’intentions et d’époques différentes se retrouvent à plusieurs endroits de leur œuvre. La série intitulée Comechiffones articule la famille choisie (les artistes et les trois chiens), l’histoire et la pratique du patchwork, la culture des Hênîa-Kâmîare (peuple autochtone, également appelé Comechingones, vivant dans les sierras pampéennes des provinces de Córdoba et de San Luis, dont Leo Chiachio descend par sa mère), ainsi que le métier de chiffonnier. Le recyclage de tissus glanés donne lieu à la réalisation d’œuvres quiltées qui conjuguent histoires, revendications et cultures. En ce sens, les œuvres de Chiachio & Giannone débordent d’amour, de tendresse, d’alliances et de liberté. Animés par une curiosité constante, les deux artistes sont en quête d’espaces communs, visibles et invisibles. Les fils relient les cultures, les époques et les pensées afin de résister à la limitation des modèles, de continuer à élargir l’espace de représentation, mais aussi de formuler de nouvelles hypothèses étonnantes et des écritures plastiques aussi réjouissantes qu’inattendues.

Julie Crenn, historienne de l’art et commissaire d’expositions indépendante


----

1 Résidence de recherche réalisée dans le cadre de l’exposition HOPE WILL NEVER BE SILENT présentée au Transpalette, centre d’art contemporain de Bourges du 11 février au 24 avril 2022. Plus d’informations ici :

https://crennjulie.com/2022/01/11/exposition-hope-will-never-be-silent-chiachio-giannone-family-transpalette-bourges/

2 MADI est un mouvement artistique d’avant garde abstraite. Né dans les années 1940 dans la région du Rio de la Plata en Argentine. MADI est un acronyme qui réunit les concepts fondamentaux du mouvement : mouvement, abstraction, dimension et invention.

3 Citation de Chiachio & Giannone extraite d’échanges réalisés avec les artistes durant le mois de juin 2026.

Vues de l'expo

No items found.

Vidéo